|
Khara Choûn (part 2 et fin) |
|
Les années passaient et le comte écumait les régions de plus en plus loin de son domaine pour donner le change. Désormais peu lui importait toutes ces années de vie, ce qu’il ressentait lorsqu’il versait le sang des vierges sur Khara Choûn était devenu bien plus important. Son corps vieillissait lui rappelant l’adage du sorcier - la fleur de nouveau refleurira, mais l’homme ne pourra jamais redevenir jeune - mais son esprit, lui restait ardent et sa vigueur était sans égale. Qu’importe toutes ces jeunes femmes, leurs corps lui procuraient tant de plaisir. Un jour qu’il errait à la recherche d’une nouvelle proie, il s’arrêtât dans une auberge pour se restaurer et restât subjugué par la beauté d’une toute jeune fille qui servait les clients. Se renseignant auprès de l’aubergiste, celui-ci lui apprit qu’elle n’était autre que sa plus jeune fille et qu’elle s’appelait Irisz Blanka. Le comte sentit monter en lui une irrésistible envie de la mettre dans son lit. Ce sentiment qui ne le torturait plus depuis qu’il tuait, refaisait de nouveau surface et une envie folle lui traversa l’esprit – Je vais l’épouser et lui offrir le secret de la vie éternelle. L’aubergiste fut très surpris de la demande. Il avait entendu parler de la famille Zwariski mais n’aurait jamais imaginé une telle opportunité. Après quelques palabres et la promesse d’une dote fort conséquente, l’aubergiste accepta et en fit part à la toute jeune fille qui baissa les yeux devant son futur époux et maître. Le comte regagna seul ses terres dès le lendemain, pour faire préparer la cérémonie. Il réunit ses domestiques et donna ses ordres pour que tout soit prêt rapidement. Le mariage devait avoir lieu à moins d’un mois, comme cela avait été convenu avec le père d’Irisz Blanka. Les quelques jours qui suivirent son retour, Zwariski devant mettre au point ou terminer quelques affaires en cours, il eut peu le loisir de penser à la pierre autour de son cou. D’autre part, il devait bien s’avouer qu’Irisz Blanka, occupait ses pensées. Il la revoyait, servant les yeux baissés, les clients aux tables de l’auberge. Sous sa robe très simple, sa silhouette juvénile laissait entrevoir un corps aux formes déjà bien faites qui devraient encore s’épanouir. Ses yeux en amande et des jolies lèvres, posées comme deux pétales de rose délicatement ourlés étaient un appel à la sensualité. Sensualité… le comte se surprit lui-même à prononcer à voix basse ce mot. Lui qui depuis des semaines écumait la région en semant la mort pour une jouissance solitaire mais ô combien intense, il en était arrivé à ne plus se souvenir de ce mot. Cette pensée le troubla. Un matin, assis à son bureau, penché au-dessus de quelques papiers qu’il avait à finir, le comte sentit le diamant se balancer doucement au bout de la chaîne qu’il portait toujours à son cou. Ses doigts effleurèrent délicatement la pierre noire et froide, lorsque des picotements apparurent dans sa main, comme si le diamant voulait lui dire quelque chose. Il le fixa et vit en son centre un lac de sang, le lac des vierges. Il avait tué dix sept fois, mais il en ressentait de nouveau le besoin. Au moins une fois avant le mariage et après…. Pris d’une soudaine envie, le comte s’enfuit pratiquement de son château à la recherche d’une nouvelle proie. Il galopa des heures, au mépris de son cheval et quand ce dernier s’arrêtât épuisé, couvert d’écume blanche, il était près d’un couvent. Il se mit à couvert et observa une nonne qui s’occupait des ruches avoisinant le bâtiment. Sans se soucier d’être reconnu ou repéré, il s’approcha d’elle avec un grand sourire et d’un seul jet, lui plantât sa dague en plein cœur. Il trainât le corps à l’abri des regards et posât directement le diamant sur le sang qui s’écoulait de la blessure. Cette fois ci, plus que toutes les autres fois il crut défaillir tant son plaisir fut immense. Khara Choûn étincelait de plus belle à chaque vague rouge qui déferlait. L’homme quant à lui, au rythme de ces mêmes vagues, sentait monter la jouissance, qui s’amenuisait légèrement l’instant d’après, pour réapparaître, plus envahissante, plus forte, plus explosive. Il sentit l’ultime venir, elle monta en lui, brûlante et impétueuse, pour se concentrer autour de ses reins, puis éclata, laissant le comte tendu comme une corde, le visage marqué par la douleur du plaisir. De ses lèvres s’échappait une plainte plus qu’un cri. A l’intérieur du diamant, le lac de sang était devenu une mer déchaînée qui ne s’apaisa que bien plus tard. Il se traina loin à l’écart, haletant et tremblant ; les gouttes de sueur lui coulaient sur le front le cou et le torse. Il était dans un état second, incapable de remonter sur sa monture, les cloches du couvent lui arrivaient lointaines mais les cris horrifiés des nonnes qui venaient de trouver le corps de leur condisciple le fit revenir avec difficulté. Il courut tant bien que mal à travers les arbres et les broussailles, pour retrouver son cheval, il dût faire un effort surhumain pour se hisser sur les étriers, et disparaître. Il arriva chez lui aussi trempé que l'animal, il s'enferma dans son bureau, cette fois-ci il avait bien failli se faire prendre, il en était conscient, était-ce donc cela qui dès lors devait intensifier son plaisir? Les cloches de la petite chapelle carillonnaient à la volée, annonçant un heureux évènement, le seigneur des lieux prenait épouse. Personne ne connaissait vraiment la future mariée, mais tous s’arrêtaient à dire qu’elle était d’une grande beauté, malgré la fragilité qui semblait poindre dans son regard. Le comte affichait le sourire radieux de celui à qui tout sourit, fier et sûr de lui, il ne lui manquait rien, il possédait la vie éternelle, le plaisir que lui procurait la pierre et la plus belle femme de la région, il était comblé, et aucun nuage noir se semblait pouvoir mettre un terme à ce bonheur. Elle apparut enfin dans une simple robe de lin blanc, ceinturée d’une chaine d’or, cadeau du maitre des lieux, avec dans les cheveux quelques fleurs des champs et les pieds nus, splendide de simplicité. Le comte Zwariski sentit monter en lui une joie immense, avec elle, il irait au bout de tout, bien plus loin que ses rêves, rien ne pouvait désormais entacher son bonheur. La timide épouse allait devoir se faire à sa nouvelle vie, dans ce vaste manoir entouré d’un parc immense aux massifs de fleurs délicates et parfumées. Tout le personnel de la maisonnée était enchanté de l’avoir pour maitresse des lieux. La vie du comte avait été certes, bien remplie, mais il manquait une présence féminine, et ils pensaient tous, qu’Irisz Blanka allait adoucir et illuminer les jours futurs. Loin du faste, dans le petit village de la future mariée, une vieille femme marmonnait, perdue au milieu de la fumée de l’encens des plantes magiques. Sur le sol, les petits galets gravés avaient parlé. Depuis la naissance d’Irisz Blanka, ces pierres cherchaient à lui révéler quelque chose au sujet de la jeune fille. La vieille femme avait toujours veillé sur elle, en secret bien souvent, en éloignant le mauvais sort. Mais aujourd’hui, la nécromancienne devait réunir tous les plus puissants esprits avec elle, afin de contrer le message que la septième rune venait de laisser et qui rougissait la poussière. S’il n’était pas déjà trop tard. Que cette journée fût réussie, tout fut merveilleux, dans la douceur du jeune printemps, le comte Zwariski et Irisz Blanka étaient désormais mari et femme, et de ce fait, la jeune femme avait le titre de comtesse. Mais pour elle cela ne signifiait encore pas grand-chose. Son époux serait là et elle se sentait rassurée pour affronter ses nouvelles obligations, auxquelles un mois auparavant, elle n’avait jamais songé. Le moment vint pour les invités de prendre congé du jeune couple quand soudain des gens d’armes et des soldats envahirent la cour du manoir. Le comte devint blême, se doutant du pourquoi de leur présence, mais comment avaient-ils pu savoir, lui qui avait toujours agit avec une extrême prudence ? Et puis soudain un grand rire s’éleva de la cour – Que pouvaient-ils bien lui faire, lui qui avait désormais la vie éternelle. Il fut enfermé dans les geôles de son propre château et son procès fut rapidement expédié sur le fait que chaque voyage du comte correspondait avec l’assassinat d’une jeune fille et qu’il ne pouvait justifier aucun de ses déplacements. Il avoua, sûr de lui et fut condamné au bûcher pour sorcellerie. La vieille nécromancienne fichait d’un œil apeuré les runes qu’elle venait de lancer, la septième laissait couler un flot continu de sang, du sang noir, présage de mauvais augure. Cette nuit allait être une nuit de mémoire, de celle que l’on raconterait dans mille ans, une nuit d’atrocités, laquelle, en dépit de toutes ses connaissances, elle ne pouvait contrer. Elle restait là, dans la nuit qui tombait, accroupie devant les pierres qui seules, reflétaient la blancheur de la pleine lune, jetant des reflets étranges autour d’elles. Irisz Blanka, enfermée dans sa chambre, contemplait le collier au diamant noir que le comte lui avait donné lors de son arrestation, le serrant dans son poing jusqu’au sang. On accordât à Irisz Blanka un seul droit de visite que le comte mit à profit pour lui parler du diamant et lui expliquer la formidable opportunité qu’il lui offrait. Il allait lui offrir la vie éternelle. La jeune fille l’écoutât durant des heures, les yeux fixés sur Khara Choûn et quand il eut terminé, son regard était imprégné d’une lueur maléfique. Ce que lui avait prédit la vieille arrivait enfin, elle allait régner et vivre aux travers des siècles et aujourd’hui peu lui importait qu’elle ait à tuer. Elle resterait pour les siècles aux côtés de son époux. Le soir même, on trainât le comte sur le bûcher auquel on mit le feu, ce dernier brulât toute la nuit, et au petit matin, au milieu d’un tas de cendres, le comte Zwariski, indemne, toisait du regard ses détracteurs et éclatât d’un rire qui fit frémir toute l’assemblée réunie. Ainsi donc, il était possédé. L’ordre fut donné de lui transpercer le cœur avec une lance, mais quand on retira la lance, la plaie se cicatrisa immédiatement, on ne pouvait le tuer. Qu’à cela ne tienne, puisqu’il devait vivre, il vivrait emmuré dans un endroit secret pour le restant de ses jours. Personne ne sut jamais où le comte fut mené, mais les meurtres cessèrent dans le comté à partir de cet instant. Irisz Blanka disparut ce jour-là et personne ne la revit jamais, mais quand elle fût seule au milieu de la forêt, elle s’ouvrit les veines et trempât le diamant noir dans son propre sang et soudain, une flamme rouge et or fusa de la pierre, entourant le corps de la comtesse qui semblait suspendue dans les airs et elle entendit la voix de Khara Choûn : ‘’ L'homme qui naît n'accomplit pas l'âge de cent ans, mais il emporte des malheurs pour mille années* . Les murs donnent de l’ombre et le rayon de lune du miel, ta malédiction prendra fin à la croisée des deux. Retrouve mon maître’’ Une fois bu tout le sang, on entendit une dernière fois la complainte s’évader du joyau puis ce fut le silence, au fond duquel, légère et cristalline, chantait l’eau de la rivière sur les cailloux pour aller se perdre dans le petit lac en contrebas. La pleine lune donnait une couleur d’argent mat à la scène, que seuls venaient troubler par instant, les éclairs dorés du diamant. Ainsi, toutes les sept lunes, chacun a vu une fois au moins à la nuit tombée, la comtesse Irisz Blanka Zwariski revenir sur ses terres pour réclamer son dû : sa nuit de noces qu’elle n’avait jamais eue. *proverbe mongol Février 2012
|
Écrire un commentaire - Voir les 0 commentaires








Derniers Commentaires