Khara Choûn
Une légère brume envahissait la surface du lac, flottant à quelques centimètres de l’eau, comme en suspension.
Il faisait froid à pierre fendre et pas un bruit ne retentissait, donnant l’impression que toute vie avait disparu, même le vent dans les arbres se taisait. Cet endroit si paisible en journée
devenait à la nuit tombée un lieu de mauvais augure que personne n’osait approcher.
La brume s’épaississait au fur et à mesure des heures, donnant aux arbres qui bordaient les rives des allures fantasmagoriques où l’imaginaire prenait rapidement le dessus sur la réalité.
Soudain un hurlement déchirât le silence pétrifiant de peur et d’angoisse le plus petit brin d’herbe, un cri inhumain venu du fond du lac, un cri d’atroce douleur qui sembla se figer dans la
brume.
Celle-ci sembla prise de mouvements incohérents, se mouvant en silence et au bout de quelques minutes, au beau milieu du lac, Elle apparut dans sa robe de mariée d’un blanc immaculé.
Ainsi donc toutes les sept lunes, elle revenait.
Elle semblait si frêle, là au milieu de ce brouillard qu’éclairait la maigre lueur de la lune à travers les nuages noirs et lourds qui se déplaçaient avec lenteur. Mais sitôt un nuage enfui, et
avant qu’un autre ne vienne le masquer, l’astre de la nuit transperçait la brume d’une lumière givrée, d’un rayon argenté brillant comme la lame d’un sabre. Malgré la température glaciale la
femme semblait ne pas craindre le froid. Sa robe de lin était simple, munie d’une ceinture qui soulignait sa taille, le tout sans fioritures, et lui tombait jusqu’aux chevilles, laissant
apparaitre ses pieds nus. Un pendentif d’argent enserrant une pierre noire pendait à son cou, unique ornement.
Elle paraissait jeune, cependant on ne pouvait lui donner d’âge avec certitude, tant ses yeux lui mangeaient le visage, cernés, fiévreux, las.
Sans bruit, elle atteignit la rive du lac, au milieu des herbes figées de gel.
La nuit était de plus en plus noire, et les nuages s’amoncelaient, poursuivant leur course, et leur jeu avec la lune, tantôt la masquant entièrement, tantôt laissant filer un rai de lumière
métallique. Le ciel se dégagea un bref instant, la femme avança, on pouvait voir couler un filet de sang de son poing qu’elle tenait serré.
Les prédictions de la vieille sorcière semblaient se concrétiser, lorsqu’elle les avait consultées, la septième rune avait laissé s’échapper une goutte de sang, figeant le visage de la
nécromancienne.
Cette nuit serait une longue nuit, la comtesse Irisz Blanka Zwariski revenait sur ces terres, réclamer son dû.
En des temps reculés, la famille Zwariski régnait d’une main de fer sur un immense domaine très prospère, mais depuis bientôt huit cent ans, une malédiction frappait cette famille toutes les sept
lunes. Un sombre présage qui revenait inlassablement torturer toute la campagne environnante et semer la terreur dans la région.
Les anciens savaient…
En 1289, le comte Zwariski partit pour un voyage aux frontières de la Mandchourie. Un bruit se faisait entendre au-delà des frontières.
Un mage ou plus exactement un shaman noir doté de pouvoirs très sombres possédait le savoir de la vie éternelle. Le chemin fut pénible et très long pour atteindre ce coin reculé dans les
montagnes de la désolation, mais le comte y parvint enfin.
Lorsqu’il fut face au shaman, il lui expliqua qu’il voulait lui aussi la vie éternelle et qu’il était prêt à tout pour l’avoir. Le sorcier lui montra alors trois diamants noirs « Choisis en un,
trempe le dans le sang d’une vierge que tu auras tuée de tes mains et tu vivras cent années de plus, c’est le prix à payer mais souviens toi qu’il est une saison où la fleur de nouveau
refleurira, mais l’homme ne pourra jamais redevenir jeune*. (proverbe mandchou)
Le comte était hypnotisé par les trois pierres qui déjà le fascinaient et choisit celle de droite. Non seulement elle lui conférerait ce dont il rêvait depuis des années, mais des trois c’était
la moins travaillée, la plus sombre, pourtant, elle captait la lumière de telle sorte qu’on aurait cru qu’un feu brûlait en elle.
« Cette pierre que tu as choisi c’est Khara Choûn, ce qui signifie Soleil noir, prends en grand soin et elle ne te décevra jamais »
Déjà il n’écoutait plus ce que le shaman lui disait concernant les deux autres cristaux.
Le mage regardait l’homme qui se tenait devant lui, presque en haillons, fatigué de sa longue marche et certainement affaibli par une alimentation frugale durant son voyage. Mais, il vit… il vit
dans les yeux du comte les reflets du diamant, il vit aussi le feu se propager dans les prunelles. Il vit que le diamant avait pris possession de l’homme. Alors à ce moment, il sut.
Avant de prendre congé, le comte voulu dédommager l’homme sorcier. Celui-ci refusa.
« Ton voyage jusqu’à moi est ma récompense, et tu me paieras avec les vies que tu prendras, il m’en faut sept, n’oublie pas, lui dit-il, retourne d’où tu viens, ta route est longue.’
Il posa le diamant au fond d’un petit sac de cuir et le tendit au comte ;
‘La puissance de cette pierre est incontrôlable si tu ne sais te maitriser. Ne t’en sépare jamais’.
Zwariski mit la bourse au fond de son maigre sac et reprit la route non sans avoir salué le shaman.
Au bout de deux années d’absence, le comte retrouva enfin son domaine. Le long voyage lui avait tiré les traits, il était aminci mais ses yeux devenus noirs semaient le trouble chez qui croisait
son regard, et sur sa poitrine se balançait un petit sac de cuir contenant son trésor.
Quelques semaine plus tard, il avait recouvré toute sa grandeur et gérait de nouveau son domaine d’une main de fer.
Il fit alors venir chez lui un orfèvre et lui demanda de monter le précieux diamant noir en médaillon, pas d’or précisât-il, que de l’argent.
L’orfèvre réalisât un travail remarquable en ayant donné au diamant un écrin ou resplendissait toute sa beauté, mais on entendit plus jamais parler de lui.
Le comte qui allait sur ses cinquante ans compris qu’il était temps d’utiliser les pouvoir du diamant et se mit donc en quête d’une vierge.
Ses terres étant immenses, il avait beaucoup de personnel à son service, dont des contremaitres qui vivaient dans le domaine avec leurs familles. L’idée était tentante de sacrifier la jeune fille
de l’un d’eux, mais il ne le fit point. Il préféra choisir sa victime en dehors de ses murs.
Ce fut à la tombée d’une nuit de fin d’été qui s’écoulait doucement qu’il partit à cheval en direction d’un village des alentours. Tous les paysans étaient, les jours, harassés par les travaux
des champs, et le soir, il ne restait que les enfants et les jeunes adolescents pour s’occuper des tâches quotidiennes et qui eux pouvaient profiter de la maigre fraicheur qui tombait.
Le comte trouva sa victime près d’un enclos. C’était une jeune fille mince, presque trop fine, ses longs cheveux bruns relevés sur sa nuque blanche comme une perle, qui s’affairait à donner à
manger aux bêtes. Elle ne le vit, ni ne l’entendit s’approcher.
On retrouva au petit matin, son corps exsangue à une centaine de mètres, posé dans l'herbe qui faisait un halo sombre autour d'elle. Le comte était revenu dans son manoir, à la nuit, et avant de
mettre ses vêtements au feu, il en sortit une fiole, les mains tremblantes.
Entièrement nu, il décrocha de son cou le diamant noir et le tenant de la main gauche, il déversa dessus le contenu de la fiole, le sang de la vierge.
Pendant quelques secondes, il ne se passa rien, mais Khara Choûn buvait le sang et lorsque la dernière goutte disparu en son centre, il se mit à devenir rouge, il s’enflammait et la main du comte
se mit à grésiller sous l’effet de la chaleur. Cela le brûlait atrocement, mais il savait qu’il ne fallait pas lâcher la pierre, puis soudainement ce fut son corps entier qui se mit à se
consumer, le diamant répandait son aura .
Le temps semblait devenu éternité, lorsque le feu le quitta, il était épuisé, mais sentit en lui, une vigueur qu’il croyait à jamais disparue.
Cent années, il venait de gagner cent années de vie en plus, mais au-delà de tout, ce qu’il avait ressenti au travers de la douleur, c’était un plaisir tout à fait inattendu.
Il avait tué cette pauvre fille, juste parce qu’il le fallait, mais le revivre durant le transfert, lui avait procuré du plaisir, du vrai plaisir allant jusqu’à la jouissance ; et cela le sorcier
ne lui en avait touché mot.
Khôtouri djobolon de douka akô, damou niyalmai beye Baimbi
Le bonheur et le malheur n'ont pas de porte ; seulement l'homme lui-même les cherche.
(proverbe mandchou)
Les jours qui suivirent, Zwariski resta cloîtré chez lui. Il se sentait gonflé à bloc et avait mille projets en tête. Il avait de l’argent, il avait des terres, et par-dessus tout, il avait LE
TEMPS. Jamais personne ne saurait ce qui s’était passé cette nuit-là. Jamais personne ne vivrait jamais assez vieux pour que ce souvenir lui résiste.
Quand il sortit enfin, l’été se terminait dans de douces journées teintées d’or, la chaleur était encore vivace, mais les nuits devenaient juste un peu plus fraiches.
En ces fins de journées qui annonçaient un automne serein, les odeurs de terre se mêlaient aux restes de chaleur du jour, lui faisant repenser à ce fameux soir. A cette évocation il sentit son
corps se tendre, et germa en son ventre un feu qui ne devrait plus le lâcher. C’en était trop, il devait aller jusqu’au bout.
Il se précipita dans les écuries, monta à cru sur son cheval, et sorti, déjà presqu’au galop. Sa monture fila hors du domaine. Le vent encore chaud, les odeurs lourdes de la campagne lui
arrivaient au visage en même temps qu’il revoyait la nuque de la jeune fille. Il passa en trombe à l’endroit, désert maintenant, où il avait rencontré sa victime. Il continua à galoper encore
quelques minutes, quand il vit au loin un groupe de jeunes femmes traverser le chemin pour s’enfoncer en riant dans la forêt. Il ralentit son cheval, et longeait l’orée du bois quand il la
vit.
Une jeune femme, sans doute à la traîne du groupe, remontait le chemin les bras chargés de fleurs et de feuillages. Dans la pénombre, il la voyait sourire, le nez au- dessus du bouquet, tandis
que les éclats de rire s’estompaient déjà, perdus, au loin dans les arbres.
Il n’y eut aucun bruit, seulement celui des sabots du cheval quand il repartit après quelques minutes.
Arrivé chez lui, le comte, comme la première fois, se mit nu, ôta la chaîne d’argent de son cou, et versa le contenu de la fiole sur la pierre. Comme la première fois, les brûlures virent sur ses
doigts, mais il attendait la suite, c’est pour cela qu’il avait encore tué. Et la suite vint, encore plus intense que la première fois. Il sentait le plaisir poindre sous sa chair, il était
assailli de frissons qui lui parcouraient le corps par vagues de plus en plus violentes, et la chaleur se faisait de plus en plus forte localisée dans son ventre et son thorax. Au paroxysme de sa
jouissance il ne put retenir ses cris secoué de spasmes incontrôlables, tandis que le diamant dans sa main perdait son éclat.
Il savait qu’il gagnait cent autres années, mais son plaisir était ailleurs maintenant, il le sentait. Il resta prostré ainsi longtemps, devant l’âtre où se mourrait le feu, dans un état à moitié
conscient, où le souvenir de la jouissance était encore trop fort pour songer à autre chose, jusqu’au petit matin, heure à laquelle, à quelques kilomètres de là, s’il n’y avait pas eu quelques
traces rouges mélangées aux fleurs éparpillées autour d’elle, et son teint trop pâle, ceux qui retrouvèrent la jeune femme inerte, auraient pu penser qu’elle s’était endormie.
à suivre...
Ashimati et Feu
Février 2012
Ce texte est la propriété de FeudeBelt et Thierry Le Gall Tous droits réservés ©
Visitez La Passion des Poèmes - http://www.lapassiondespoemes.com
Ce texte est disponible à l'adresse suivante : http://www.lapassiondespoemes.com/?action=viewpost&ID=3246&cat=5
Derniers Commentaires