Sonnet

« Parce que la forme est contraignante
l'idée jaillit plus intense »
Baudelaire



Le sonnet


serait apparu en Sicile (Sonnetto du latin sonare « sonner ».) au XIIIème siècle à la cour de Frédéric II de Hohenstaufen (1194 - 1250). On attribue au notaire impérial Giacomo da Lentini l'invention du sonnet, mais il fut vraisemblablement élaboré au sein de ce que l'on appelle « l'école sicilienne ». C’est une forme dès l'origine non chantée, qui est peut-être une strophe de chanson à la base, issue de formes médiévales usitées en Provence, mais récitées avec un accompagnement musical. On retrouve d’ailleurs dans l’ancienne langue Provençale le mot « Sonet » qui désigne une petite chanson ou une mélodie chantée vers la fin du XIIe siècle.

Dante et Pétrarque s’attelèrent à ce nouveau genre très en vogue et c’est ce dernier qui lui offrit ses lettres de noblesse en lui définissant la première forme fixe.
Dès le XVIème siècle, on le retrouve en Espagne, en Catalogne, puis en France (où le premier sonnet fut écrit par Clément Marot en 1529, mais publié seulement en 1548 ), et finalement en Allemagne puis en Angleterre à partir du XVIIème siècle. Shakespeare en sera l’un des premiers initiateurs, outre-manche.

Les sonnettistes ayant marqué l’évolution du sonnet :



Giacomo da Lentini 1210 – 1260
Dante Alighieri – 1265 – 1321
Francesco Petrarca 1304 – 1374
Clément Marot – 1496/97 – 1544
Thomas Sebillet – 1512 – 1589
Jacques Peletier du Mans – 1517 – 1582
Joachim du Bellay – 1522 – 1560
Pierre de Ronsard – 1524 – 1585
Edmund Spencer – 1552 - 1599
William Shakespeare – 1564 - 1616



La disposition des rimes des premiers sonnets est :

ABAB ABAB CDE CDE ou CDC CDC, le mètre est un hendécasyllabe (vers de 11 syllabes)

Le sonnet est composé d’un huitain de deux quatrains et d’un sizain de deux tercets
C’est un poème à forme fixe qui se compose donc de 14 vers, écrit le plus souvent en alexandrins ou en décasyllabes voir en octosyllabes. Mais il n’y a pas de règles quant à la longueur, tous les mètres peuvent être utilisés.

Exemple en monosyllabes

Fort
Belle,
Elle
Dort.

Sort
Frêle !
Quelle
Mort !

Rose
Close,
La

Brise
L’a
Prise

Jules de Rességuier (1788 - 1862)



Pour les quatrains, on utilisera des rimes embrassées ABBA – ABBA
Ou des rimes croisées : ABAB - ABAB
Mais ce sont les sizains qui détermineront la forme du sonnet

Le sonnet italien de Pétrarque :
ABBA - ABBA - CDE - CDE
ABBA - ABBA - CDC – CDC

Erano i capei d’oro

Erano i capei d’oro a l’aura sparsi
che ’n mille dolci nodi gli avolgea,
e’l vago lume oltra misura ardea
di quei begli occhi, ch’or ne son sì scarsi;

e’l viso di pietosi color’ farsi,
non so se vero o falso, mi parea:
i’ che l’ésca amorosa al petto avea,
qual meraviglia se di sùbito arsi?

Non era l’andar suo cosa mortale,
ma d’angelica forma; et le parole
sonavan altro, che pur voce humana.

Uno spirto celeste, un vivo sole
fu quel ch’i’ vidi: et se non fosse or tale,
piagha per allentar d’arco non sana.

Francesco Petrarca (1304-1374)

Le sonnet marotique de Clément Marot
ABBA – ABBA – CCD – EED

Heureux qui comme Ulysse - (Les regrets)

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme celui-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée : et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup d'avantage ?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux :
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine,

Plus mon Loire Gaulois, que le Tibre Latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la douceur Angevine.

Joachim du Bellay (vers1522 – 1560)

Le sonnet Français de Jacques Peletier du Mans
ABBA – ABBA – CCD – EDE

Parfum éxotique

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone ;

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'œil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.

Charles Baudelaire (1821 – 1867)

En rimes croisées cela donne pour :

Le sonnet italien
ABAB - ABAB - CDE - CDE
ABAB - ABAB - CDC – CDC

Le sonnet marotique
ABAB - ABAB – CCD – EED

Le sonnet Français
ABAB - ABAB – CCD – EDE

Mais il existe une multitude de sonnets que les poètes ont modifiés au fil du temps et des humeurs
Ces sonnets sont appelé « réguliers » ou « irréguliers »

Les plus connus sont les sonnets Anglais:

Sonnet Elisabéthain
ABAB – CDCD – EFEF – GG
ABAB – ABAB – CDCD – EE

La chevelure

La chevelure vol d'une flamme à l'extrême
Occident de désirs pour la tout éployer
Se pose (je dirais mourir un diadème)
Vers le front couronné son ancien foyer

Mais sans or soupirer que cette vie nue
L'ignition du feu toujours intérieur
Originellement la seule continue
Dans le joyau de l'œil véridique ou rieur

Une nudité de héros tendre diffame
Celle qui ne mouvant bagues ni feux au doigt
Rien qu'à simplifier avec gloire la femme
Accomplit par son chef fulgurante l'exploit

De semer de rubis le doute qu'elle écorche
Ainsi qu'une joyeuse et tutélaire torche

Stéphane Mallarmé (1842 – 1898 )

Sonnet Shakespearien
ABAB – CDCD – EFEF - GG
ABBA – CDDC – EFFE – GG

Sonnet 30
When to the sessions of sweet silent thought
I summon up remembrance of things past,
I sigh the lack of many a thing I sought,
And with old woes new wail my dear time's waste:

Then can I drown an eye, unused to flow,
For precious friends hid in death's dateless night,
And weep afresh love's long since cancell'd woe,
And moan the expense of many a vanish'd sight:

Then can I grieve at grievances foregone,
And heavily from woe to woe tell o'er
The sad account of fore-bemoaned moan,
Which I new pay as if not paid before.

But if the while I think on thee, dear friend,
All losses are restored and sorrows end.

William Shakespeare (1564 – 1616)

Sonnet Spensérien
ABBA – BCBC – CDCD - EE

Sonnet 54
Of this world's theatre in which we stay,
My love, like the spectator, idly sits;
Beholding me, that all the pageants play,
Disguising diversely my troubled wits.

Sometimes I joy when glad occasion fits,
And mask in mirth like to a comedy:
Soon after, when my joy to sorrow flits,
I wail, and make my woes a tragedy.

Yet she, beholding me with constant eye,
Delights not in my mirth, nor rues my smart:
But, when I laugh, she mocks; and, when I cry,
She laughs, and hardens evermore her heart.

What then can move her? If nor mirth nor moan,
She is no woman, but a senseless stone.

Edmund Spenser (1552 – 1599)

On peut également modifier les rimes des quatrains de la manière suivante :
ABBA – CDDC ou ABAB – CDCD suivi des sizains classiques
Ou modifier les tercets :
CCD – CCD ou CDD – CEE ou CDC – DEE

Ou modifier les deux :
ABBA – CDDC – EFE – FGG
ABAB – CDCD – EEF – FGG
ABAB – CDCD – EFF – EGG

Quelques exemples de modifications:



Sonnet hétérométrique
Vous pouvez aussi alterner la longueur des rimes
10/8/10/8 – 10/8/10/8 – 10/8/10 – 8/10/8
12/6/12/6 – 12/8/12/8 – 12/12/6 – 12/12/6

Le chat

Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux ;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d'agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s'enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête
Profond et froid, coupe et fend comme un dard

Et, des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.

Charles Baudelaire (1821 – 1867)

Sonnet Layé
Les 2ème et 4ème vers des quatrains ainsi que les vers finaux des tercets sont écourtés ; d'où le schéma suivant pour un sonnet en alexandrins et hexasyllabes
A12-B6-A12-B6 - A12-B6-A12-B6 - C12-C12-D6 - E12-E12-D6
Mais vous pouvez jouer avec toutes les formes et toutes les longueurs

Rêvé pour l'hiver

L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l'œil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée...
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou...

Et tu me diras : " Cherche ! " en inclinant la tête,
- Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
- Qui voyage beaucoup...

Arthur Rimbaud (1854 - 1891)

Sonnet à rebours
Et pourquoi pas l’inverser
(T-T-Q-Q)
DEE - DCC - ABBA - ABBA
EDE - DCC - ABBA - ABBA
DCD - CDC - ABBA - ABBA

Sappho

Furieuse, les yeux caves et les seins roides,
Sappho, que la langueur de son désir irrite,
Comme une louve court le long des grèves froides,

Elle songe à Phaon, oublieuse du Rite,
Et, voyant à ce point ses larmes dédaignées,
Arrache ses cheveux immenses par poignées ;

Puis elle évoque, en des remords sans accalmies,
Ces temps où rayonnait, pure, la jeune gloire
De ses amours chantés en vers que la mémoire
De l'âme va redire aux vierges endormies :

Et voilà qu'elle abat ses paupières blêmies
Et saute dans la mer où l'appelle la Moire, -
Tandis qu'au ciel éclate, incendiant l'eau noire,
La pâle Séléné qui venge les Amies.

Paul Verlaine ( 1844 – 1896 )

Sonnet polaire
Placer les tercets entre les deux quatrains
(Q-T-T-Q)
ABBA – CCD – EED – FGFG
ABBA - CCD - EED - ABBA
ABBA - EEF - GGF - CDDC

L'avertisseur

Tout homme digne de ce nom
A dans le coeur un Serpent jaune,
Installé comme sur un trône,
Qui, s'il dit : " Je veux ! " répond : " Non ! "

Plonge tes yeux dans les yeux fixes
Des Satyresses ou des Nixes,
La Dent dit : " Pense à ton devoir ! "

Fais des enfants, plante des arbres,
Polis des vers, sculpte des marbres,
La Dent dit : " Vivras-tu ce soir ? "

Quoi qu'il ébauche ou qu'il espère,
L'homme ne vit pas un moment
Sans subir l'avertissement
De l'insupportable Vipère.

Charles Baudelaire (1821 – 1867)

Sonnet alterné
Alterner quatrains et tercets
Q-T-Q-T ou T-Q-T-Q

Sonnet quinzain
On ajoute un vers après le dernier tercet (soit 15 vers) - (4 + 4 + 3 + 3 + 1) Ce quinzième vers, dit « vers médaillé », rime avec l'un des derniers vers du tercet final ou rime avec un vers du second tercet
ABBA – ABBA – CDC – DCC – D

Keepsake - (Au jardin de l'Infante)
Sa robe était de tulle avec des roses pâles,
Et rose pâle était sa lèvre, et ses yeux froids,
Froids et bleus comme l'eau qui rêve au fond des bois.
La mer Tyrrhénienne aux langueurs amicales.

Berçait sa vie éparse en suaves pétales.
Très douce elle mourait, ses petits pieds en croix ;
Et, quand elle chantait, le cristal de sa voix
Faisait saigner au coeur ses blessures natales.

Toujours à son poing maigre un bracelet de fer,
Où son nom de blancheur était gravé "Stéphane",
Semblait l'anneau rivé de l'exil très amer.

Dans un parfum d'héliotrope diaphane
Elle mourait, fixant les voiles sur la mer,
Elle mourait parmi l'automne… vers l'hiver…

Et c'était comme une musique qui se fane…

Albert Samain (1855 – 1900)

Sonnet seizain
Construit sur deux rimes suivant le schéma quatrain/sizain auquel on ajoute deux vers l'un au début, l'autre à la fin du poème (qui peut-être le même vers) (soit 16 vers) (1 + 4 + 4 + 3 + 3 +1)
A – ABBA - CAAC - DDE – AEA - A

Sonnet estrambot
On ajoute un troisième tercet à la fin du poème (soit 17 vers)
Forme plus connue en Espagne : Soneto con estrambote
ABBA – ABBA – CCC – DDD – EEE
ABBA – ABBA – CCD – EED – FFD
ABBA – ABBA – CCD – EDE - DFF

Sonnet à refrain
Le premier vers de chaque quatrain et de chaque tercet est répété à la fin de sa strophe (soit 18 vers)
Le premier vers est repris à la suite du premier et du second quatrain, en sorte que le huitain (8 vers) primitif devient un dizain (10 vers). En outre, le sizain (6 vers) originel devient un huitain, le premier vers étant repris à la suite du premier tercet, et le vers initial de l'ancien second tercet étant répété comme vers final du poème
ABBAA- ABBAA - CDCC - DCDD

Sonnet Double –Sonetus duplex
Augmenté de six vers mineurs
Les quatrains deviennent des sizains et les tercets des quatrains
On ajoute deux vers à chaque quatrains et un vers à chaque tercets (soit 20 vers)
Les vers insérés sont croisés (AB-AB-DE)
AABBBA - AABBBA - CDDE – DEEC

Les vers insérés sont suivis (AA-AA–CC)
AABAAB - AABAAB - CCDD - CCDD

Les vers insérés forment des rimes plates
(BB-BB-C-C)
ABBABB - ABBABB - CDDE – ECCD
ou
(AA-AA-D–D)
AABAAB - AABAAB -CDDC - CDDC

Sonnet à Codas
Sur le principe du sonnet double mais construit sur 4 ou 5 rimes (ABCD ou ABCDE soit 20 vers)
D’origine Italienne, c’est un Sonnet augmenté de six vers, sur des rimes supplémentaires et qui surviennent tous les deux vers dans le huitain et à la fin de chaque tercet primitif
ABCABC - ABCABC - DEDF – EDEF
ABBABB - ABBABB - CDCC – DCDC
ABBABB - ABBABB - CDCD - EDED

Sonnet rapporté
Ce sonnet est ainsi nommé parce que ces vers peuvent se partager en plusieurs colonnes qui, lues séparément, dans l'ordre vertical, donnent un sens cohérent, mais le plus simple est de lire l’exemple suivant :

Poème d Étienne Pasquier


O Amour, ------ O penser ------ O Désir plein de flame,
Ton trait, ---- ton fol appas - la rigueur que je sens,
Me blesse, ---- me nourrit ---- conduit mes jeunes ans
A la mort, ---- aux douleurs -- au profond d’une lame.
Iniuste Amour,- Penser, ------- Desir, cours à Madame,
Porte lui ----- loge lui ------ fay voir comme presens,
A son cœur ---- en l’esprit --- à ses yeux meurtrissans
Le mesme trait- mes pleurs --- les feux que j’ay dans l’ame :
Force, -------- fay consentir- Contrain sa resistance,
Sa beauté ----- son desdain -- et sa fiere constance,
A plaindre ---- a soupirer --- A soulager mes vœux,
Les torments, - les sanglots - et les cruels supplices,
Que j’ay ------ que je chery - que je tiens pour délices,
En aimant, ---- en pensant --- en desirant son mieux.

Le faux sonnet
Est simplement un arrangement de vers afin d’obtenir la forme 4 + 4 + 3 + 3
Mais le faux sonnet recèle souvent une recherche, un raffinement.

La couronne de sonnet
Elle consiste en quinze sonnets. Le dernier sonnet se nomme le sonnet maître. Les vers de ce sonnet sont empruntés aux vers initiaux et aux vers finals de chacun des 14 sonnets précédents : le premier sonnet commence par le premier vers et se termine par le second vers du sonnet maître ; le second sonnet commence par le second vers et s'achève sur le troisième vers du sonnet maître, et ainsi de suite jusqu'au 14e sonnet qui débute par le 14e vers et se clôt sur le 1er vers du sonnet maître. Vient alors le sonnet maître lui-même, qui ferme cette composition circulaire en forme de couronne.
C’est une forme peu usitée tant l’exercice est difficile

Couronne de sonnets

1- Ils noircissent les pages
2-Ces mots entremetteurs
3-L’esprit flâneur
4-Au-delà de l’écrit
5-Bris d’un temps
6-Perdu dans les langueurs
7-Tant de pleurs
8-L’instant passé
9-Le verbe bafouillant
10-Les lignes d’un antan
11-Dans le fil de l’histoire
12-Les détours de l’imagination
13-On se surprend
14L’illusion
15-Sur In libro Veritas

Ils noircissent les pages

Ici comme là bas, ils noircissent les pages
Remplissant des carnets de ces faits anodins,
Pour eux révélateurs de mystérieux destins
Qu’esquissent sur le vif, leurs idées d’assemblages.

Un silence profond, prélude à des orages,
Un regard disant long sur des temps incertains,
Le timbre d’une voix dans d’étranges chemins
Et dans un ciel d’azur, ils inventent des nuages.

Se dessine ainsi sur le grand chevalet
De l’imaginaire l’histoire d’un secret
Auquel ils souhaitent donner un temps de vie.

Avec la palette de tons, vont les auteurs
Manier l’alphabet suivant leur rêverie,
Négociant du cœur ces mots entremetteurs.


Ces mots entremetteurs

Négociant du cœur ces mots entremetteurs
L’insatisfait rêveur tentera, non sans peine
De créer en écrit quelque chant de sirène
Dans le but d’attirer des proies vers ses ailleurs.

Lisant à haute voix ses signes piégeurs
Il tisse patiemment son fil qui, là ! L’entraîne
Dans une spirale interdisant la fredaine
Pouvant à tout moment décrocher les lecteurs.

Une virgule, un point pour freiner la séquence
Puis repartir plus loin, en termes d’éloquence
Dans ce cheminement au solfège conteur.

Et quand l’inspiration boudera cette ronde,
Il retournera, là bas, dans son monde
Laissant l’esprit flâneur sur les chemins diseurs


L’esprit flâneur

Laissant l’esprit flâneur sur les chemins diseurs,
Ils vont enregistrer en travelling l’essence
Des plans les inspirant, attendant l’évidence
Qui portera leurs yeux sur les sujets crieurs

S’engageront alors ces guets de maraudeurs
A l’affût des valeurs qui seront, sans violences,
Ravies fictivement aux pauvres existences
Pour donner ce semblant de réel aux acteurs.

Difficile pari désignant les repères
Comme nécessaires à ces humbles trouvères
Pour scander justement, leurs préoccupations.

Comprendra qui pourra le sens de leurs adages,
Peu sauront à l’aide de simples émotions
Inventer au-delà de l’écrit, les images.


Au-delà de l’écrit

Inventer au-delà de l’écrit, les images
N’est pas chose aisée. Va en concentration
L’esprit, dans le détail, chercher cette émotion
Nécessaire pour voir ! Les traits des ouvrages.

Cent fois sur le métier, cent fois jettent les pages
Les penseurs à l’affût de cette perfection
Devant donner un sens pictural à la diction
Et les laissera, là ! Du doute les otages.

Toujours insatisfaits, blanches seront leurs nuits
Où les mots couleuvres chercheront ces appuis
Pour, dans leur reptation, éviter les verbiages.

Ainsi pour assurer ceux qui leur conviendront
Certains, du présent las, au miroir voleront
Bris d’un temps adulé, vibrant tel des mirages.


Bris d’un temps

Bris d’un temps adulé, vibrant tel des mirages
Ou ces fragments de vie, qui sommeillent en nous
Attendant l’occasion de sauter les verrous
Du portail souvenirs pour submerger nos plages

Instants de nostalgie à l’assaut des rivages
D’un friable présent, ils portent leurs remous
Si profond dans l’âme que l’être est à genoux
Dans ce sablier du temps rompant les amarrages.

Même si les regrets souvent sont les plus forts,
Le vaincu s’incline, reconnaissant ses torts
Valorisant ainsi ce passé qu’il admire.

Remuant le couteau dans la blessure, rageur,
Il va écrire ces faits marquants qui, à lire,
Ravivent ce meilleur perdu dans les langueurs


Perdu dans les langueurs

Ravivent ce meilleur perdu dans les langueurs,
Ces écrits d’amateurs, trouvant dans cet espace
Un des meilleurs moyens pour, avec de l’audace
Narrer entre autres ce qui leur tient à cœur.

Passé, présent, futur, dans les mains des conteurs
Ressuscitent, vivent ou s’inventent grâce
A leur obstination, voulant laisser la trace
D’autres temps et bien sûr, l’éternel…autres mœurs.

Dans ce large éventail, tout deviendrait possible
Appartient aux auteurs de rendre plus crédible
Leurs messages desquels ils sont ambassadeurs.

Ainsi pour la plupart, le juste passé crie.
Au chevet de leurs maux, ils dénoncent leurs vies
Ourlées de tant de pleurs aux plis consolateurs.


Tant de pleurs

Ourlées de tant de pleurs aux plis consolateurs
Les vies, tel des fleuves traçant dans la nature
Leur chemin, évitant au mieux la plissure
Du relief, cherchent des passages meilleurs.

Et vont en méandres charrier leurs humeurs
Selon les rencontres croisées dans l’aventure
En portant sur leur dos toute la conjecture
Proposée à chaque étape par les diseurs.

Ainsi du murmure au tumulte, le flot vogue,
Bon gré, mal gré, allant vers la page épilogue.
Ecoutez la plainte des anciens vents marins !

Attendant cette nuit gommant les paysages
Il flânera sage sous les jours en déclins.
Voyez l’instant passé aux multiples visages !


L’instant passé

Voyez l’instant passé aux multiples visages !
Flash back inattendu de moments persistants
Que votre mémoire délie de leurs carcans
Sur quelques prétextes cultivant des chantages.

Vont les regrets crier leur pensée sans ambages
Sur ces temps forts toujours de ci, de là, errants
Attendant l’occasion de gommer le présent
Avec, pour exemple, ce vécu sans orages.

Ne reste que soupirs pour contenir la peine
Qu’animent ces moments qui, tels une rengaine
Reviennent souvent d’un jadis attirant.

De là, certains acteurs prendront en exutoire
La plume pour donner au monde, leur histoire.
Et court sur le papier ce verbe bafouillant


Le verbe bafouillant

Et court sur le papier ce verbe bafouillant
Tentant de traduire cette vague éloquente
D’images, réveillant une pensée latente
Neutralisée par le quotidien arrogant.

Retiendra le conteur ce cliché rapprochant
Au mieux l’émotion certes, plus convaincante.
Ensuite seulement débutera, lente
Cette composition, le cœur, là, hésitant.

Et se profilera à l’horizon des mots
Ces scènes maudites lancées tel des brûlots
Dans les nuits perturbées des âmes réceptives.

Fascinées par ces lueurs et prises par l’élan,
Ces dernières iront pleurer sur leurs dérives,
Recherchant dans le noir des lignes d’un antan.


Les lignes d’un antan

Recherchant dans le noir des lignes d’un antan
Ces joies et ces peines qui ont fait une vie.
Vont les yeux courir sur la calligraphie
Appréciant alors le mot édifiant.

Se tisse la trame en chapitres éloquents
Tenant en haleine, de par sa prosodie
Le lecteur, là, témoin de cette tragédie.
Va ce dernier sortir de la dimension temps.

A l’heure d’un ailleurs il vivra prisonnier
De cette narration au sens bien familier.
Identification fortuite qu’il va croire.

Dès lors il traquera les traits judicieux
Qui lui permettront de trouver au mieux,
Il ou elle cachés dans le fil de l’histoire


Dans le fil de l’histoire

Il ou elle cachés dans le fil de l’histoire
Ils ou elles, iront les chercher sûrement.
De quelque indice vint ce rapprochement
Qui, pour certains lecteurs devient l’expiatoire.

Ainsi, entièrement submergés, ils vont boire
Les mots jusqu’à la « lie » avec acharnement
En souffrant le martyr involontairement.
Et coule lentement le temps vers l’avaloire.

Du profond silence de ces anciens vécus
Parviennent soudain, ces mots tant attendus
Et ces cris, et ces pleurs et enfin, ce visage.

Emus, ils ne peuvent que laisser l'émotion
Découvrir lentement la curieuse image
Tapie dans les détours de l’imagination.


Les détours de l’imagination

Tapie dans les détours de l’imagination
Attend une obsession ce moment de faiblesse
Pour envahir l’être perdu dans la tristesse.
Et dans le temps qui court, plane la volition.

Sciemment se laisse aller en perdition
Le cœur déjà tanguant dans la houle qui blesse.
Et de ces flots menteurs monte un cri de détresse
Qui se répercute dans l’instant damnation.

Dans ce purgatoire appelé souvenir,
Passe seul cet antan ressassé en soupir
Par ces faibles âmes préférant l’illusoire.

Ainsi à remuer dans la plaie le couteau
Elles finissent par « voir » en poétereau
Adonisant les faits, l’on se surprend de croire.


On se surprend

Adonisant les faits, l’on se surprend de croire
Même à cet infime qui, en faible lueur
Permettra de donner à l’espoir ravaudeur
L’impression de sortir de cette sente noire.

Dans ce cheminement vers la vieille histoire
L’on s’étonne de voir toute cette candeur
Qui ne pouvait qu’offrir un futur prometteur
Pourtant tout fut perdu à s’en faire accroire.

Maintenant, descendu de ce piédestal
On mesure combien fut alors partial
Notre jugement sur cette belle histoire.

Il nous reste juste l’état de contemplation
Sur ce temps arrêté permettant de croire
Souvent à l’illusion qu’entretient l’émotion


L’illusion

Souvent à l’illusion qu’entretient l’émotion
Ils vont s’accrocher forts pour toujours pouvoir croire
Au possible retour sur l’ancienne histoire
Tronquée égoïstement par manque d’attention.

Refaire l’aventure tel est leur ambition
Alors sur leur chance déjà aléatoire
Ils misent en lançant, penchés sur l’écritoire,
Ces mots à fleur du cœur devant faire impression.

En bon funambules, ils osent sur leurs fils
Braver le vertige par des termes subtils
Traversant leurs rêves sans aucuns carénages.

Courageux, ils défient alors l’apesanteur
Et en fixant le point final, en bons conteurs
Ici comme là bas, ils noircissent les pages.


Sur In libro veritas

Ici comme là bas, ils noircissent les pages,
Négociant du cœur ces mots entremetteurs
Laissant l’esprit flâneur sur les chemins diseurs
Inventer au-delà de l’écrit, les images.

Bris d’un temps adulé, vibrant tel des mirages,
Ravivent ce meilleur perdu dans les langueurs
Ourlées de tant de pleurs aux plis consolateurs.
Voyez l’instant passé aux multiples visages !

Et court sur le papier ce verbe bafouillant,
Recherchant dans le noir des lignes d’un antan
Il ou elle cachés dans le fil de l’histoire.

Tapie dans les détours de l'imagination
Adonisant les faits, l'on se surprend de croire
Souvent à l'illusion qu'entretient l'émotion.

Alexandre Legrand (Trouvé par hasard sur le net, pas de nom, juste un pseudo)

Le sonnet irrationnel
Inventé au sein de l'équipe "Oulipo", par Jacques Bens, divisé en cinq strophes successivement et respectivement composées de :
3 - 1 - 4 - 1 - 5 vers.
En voici un exemple :

Mélancolique

Je vais donc retrouver mes anciens horizons,
Cette odeur pas perdue des vents et des maisons.
J’ai l’air d’abandonner, mais n’ayez nulle crainte :

Si je quitte Paris, c’est pour le mieux aimer.

On incline à brusquer une banale étreinte.
Mais que vaut cet orgueil qui n’est plus de saison ?
Allez donc réunir le cœur et les raisons.
La ville, en souriant, laisse sa rude empreinte :

Si je quitte Paris, c’est pour vous mieux aimer.

Vous mieux aimer, je ne pouvais y croire, mais
Je vois bien qu’aujourd’hui le présent nous emporte.
Il me faut, pour vous voir, m’éloigner quelque peu.
J’enferme mes regrets, puisque cela se peut,
Après avoir glissé ma clé sous votre porte.

Jacques Bens (1931 – 2001)

Le sonnet en prose
Jacques Roubaud a écrit des poèmes en prose qu’il qualifie de sonnet. Les deux premiers versets sont plus logs que les deux derniers. Avant lui Pierre Louÿs dans ses chansons de Bilitis a écrit des poèmes en prose qualifié ultérieurement de sonnet.

Les Yeux
Larges yeux de Mnasidika, combien vous me rendez heureuse quand l’amour noircit vos paupières et vous anime et vous noie sous les larmes ;

Mais combien folle, quand vous vous détournez ailleurs, distraits par une femme qui passe ou par un souvenir qui n’est pas le mien.

Alors mes joues se creusent, mes mains tremblent et je souffre... Il me semble que de toutes parts, et devant vous ma vie s’en va.

Larges yeux de Mnasidika, ne cessez pas de me regarder ! Ou je vous trouerai avec mon aiguille et vous ne verrez plus que la nuit terrible.
Pierre Louÿs (1870 - 1925)


Sources diverses :

Les sonnets de Shakespear
Les sonnets d'Edmund Spencer
Étude sur le sonnet
Le sonnet - Littré 1880
Oulipo

Les Antiquités de Rome de Joachim du Bellay
Jacques ROUBAUD - Soleil du soleil
Traité de prosodie classique Sorgel

Vivre sans se retourner

Un peu de moi

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  • libertaire Poète maudit rêvant d'un monde qui n'existe plus un peu écrivain
  • Amoureux de la liberté, respirer le vent est mon crédo

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