Imaginé par Nicolas Graner qui la proposa à l’Oulipo en mai 2000, cette forme rappelle les contraintes du pantoun, de la ballade ou du rondel. La répétition des vers donne à l’ensemble une belle musicalité
Les vers sont octosyllabiques, décasyllabiques ou alexandrins, mais je n’ai pas trouvé d’interdiction aux autres mesures.
L’alternance des rimes masculines et féminines est de mise, mais sans contrainte d’une strophe à l’autre.
La longueur des strophes n’est pas limitée.
On utilisera le quintil sur le schéma suivant :
ABCDA
EFGBE
HICFH
JDGIJ
bien que le texte de référence qui suit, soit composé sur un sizain :
Shéhérazade.
Sa mère lui disait quand il était petit
Et curieux des plaisirs inconnus, des faveurs :
« De mille attraits l'amour pare les pécheresses.
Des trésors merveilleux, des palais engloutis
Et curieux, des plaisirs inconnus ? Des faveurs
Que réservent les Dieux à qui contre eux se dresse. »
Sa mère lui disait quand il était petit
De ne plus écouter parler Shéhérazade,
Porte ouverte aux plaisirs, la tentation des sens.
Ceux qui de ses filets sont en vainqueurs sortis
L'ont laissé fuir. La femme ainsi restée en rade
Porte, ouverte aux plaisirs, la tentation des sens.
De ne plus écouter parler Shéhérazade
Des héros, des sultans, des guerriers et des princes,
Des trésors merveilleux, des palais engloutis,
Son coeur se briserait ; ses nuits sembleraient fades.
Des héros, des sultans, des guerriers et des princes
Ont préféré mourir que prendre un tel parti.
Des hommes qui, tentés de suivre une maîtresse,
Ont préféré mourir que prendre un tel parti
S'en sont trouvés grandis, mais non pas plus heureux.
De mille attraits l'amour pare les pécheresses :
Ceux qui de ses filets sont en vainqueurs sortis
S'en sont trouvés grandis, mais non pas plus heureux.
Son coeur se briserait, ses nuits sembleraient fades,
Son noir destin serait l'éternel châtiment
Des hommes qui, tentés de suivre une maîtresse,
L'ont laissé fuir. La femme ainsi restée en rade,
Son noir destin serait l'éternel châtiment
Que réservent les Dieux à qui contre eux se dresse.
Nicolas Graner
Grannet anagrammatique
Tous les vers utilisent les mêmes lettres dans des ordres différents
Roman boudant qu'on épuisa
d'un son tabou, panoramique :
mot du bon-à-rien qu'on pausa.
Non au bon opus dramatique,
roman boudant qu'on épuisa !
Ô maraud, bouquin spontané,
pardon ! Non au subatomique
à pantoum quasi-bourdonné
d'un son tabou, panoramique;
ô maraud, bouquin spontané !
Mon Dieu, patron qu'on abusa,
un poumon abat, sardonique
mot du bon-à-rien qu'on pausa :
« Pardon, non au subatomique ! »
Mon Dieu, patron qu'on abusa,
pourquoi m'as-tu abandonné ?
Non au bon opus dramatique
à pantoum quasi-bourdonné !
Un poumon abat, sardonique :
« Pourquoi m'as-tu abandonné ? »
Accumulation d'homographes
Le sens des vers est totalement changé lors de leur deuxième occurrence
Que les nues, le violent orage,
et que nous, avions, nous passions !
Que content des vers de sages ?
Il aurait fallu, nous savons,
que les nues le violent, ô rage !
Tu les graves sous tes convois ;
tu les écossais, car ils vont
de Marseille fondre à l'endroit.
Et que nous avions-nous, passions,
tu les graves sous ? T'es con, vois !
Se détacher comme des Pages
le grand but : ce qui va au fond !
Que, content des vers des âges,
tu l'es, Écossais ! Car ils vont
se détacher comme des pages.
Sourd ! Du blanc ou du rouge, bois !
Il aurait fallu nous, savons
de Marseille, fondre à l'endroit :
le grand but ce qui -va, au fond-
sourd du blanc ou du rouge bois.
Grannet holorime
Les vers "répétés" ne sont ici pas identiques, mais holorimes : ils se prononcent de la même
façon bien qu’ils n’emploient pas les mêmes mots. Ce poème fait allusion au « Voyage d'Hiver »
de Georges Perec, et à ses diverses "suites" écrites par les membres de l'OuLiPo.
Revoyais-je dix vers ?
Comment songer qu'on ait loi-nié
cet effet « sonnet » qui poussa
Caradec à mettre un ver niais
dans ses livrets qu'on balança
qu'au mensonge, et qu'on éloignait ?
Or, Borrade a tout déchiré
pour éviter tout fait sans foi.
Faut le temps dans ses rets : curée
s'était fait son équipe où ça ?
Hors-bord à date où dèche irait !
On l'a vu gommer un Tellier
que Degrael en plein cita,
car à décamètre un vernier
pourrait vite étouffer cent fois :
on lave Hugo, mais untel y est !
Là Roubaud coupa cet arrêt :
« Dansez l'ivre et con bal en sa
folle tendance, et récurez
que de gras ! » Et l'ample incita
l'art où beaucoup passaient, tarés.
Grannet palindrome phonétique
Le thème du poème est la mort comme libération des souffrances, mais l'art plus fort qu'elle de toute façon. Les « dix jumeaux » sont une allusion à la forme du grannet, qui comprend dix vers mais
répétés chacun deux fois.
Et nargue le décès
et cède le grannet
J'irai, lutteur, heurter mes râles
au Malheur dans ces dix jumeaux
givrés : sa traque rude est pâle.
Ô mon père, ne réponds mot !
J'irai, lutteur, heurter mes râles.
La mort t'attend -chut, elle fige-,
homme, et te défait de tes maux.
La paix dure, car t'asservis-je
au malheur dans ces dits jumeaux ?
La mort t'attend, chut, et le fige.
J'y feulai, tu chantas trop mal...
Ô mugis : « Descendre l'âme au
givre et sa traque rude & pâle »,
homme; et te défais de tes maux !
J'y feulai, tu chantas trop mal.
L'art est maître heureux ; tu l'ériges,
ô mon père. Ne réponds mot.
La paix dure, car t'asservis-je
au mugi « descendre l'âme haut » ?
L'art est maître heureux : tu l'ériges !
Source
Nicolas Graner
Oulipo
Les amertumes